1959 est une année charnière pour le jazz. Pas moins de trois disques sortis cette année sont des classiques. Deux d'entre eux sont d'ailleurs ce que l'on peut considérer comme les actes de naissances de deux styles de jazz nouveaux. Le troisième, Giant Steps, ouvrait aussi de nouveaux horizons à sa sortie, mais contrairement aux autres, s'est assez vite révélé être une impasse.
Il n'en reste pas moins un sommet. Un disque habité par une rage avant-gardiste rare.
Avant 1959, le problème du Jazz est qu'harmoniquement, il ne se renouvelle plus vraiment depuis l'avènement du style Be-Bop durant la seconde moitié des années 1940. L'improvisation en pâtit et les clichées apparaissent sur de nombreux enchaînements d'accords, ceux-ci étant devenus trop typiques. The Shape of Jazz to Come, Kind of blue, Giant steps : tous ouvrent une porte de sortie à leur façon.
La solution proposée par Coltrane est d'utiliser de nouveaux enchaînements d'accords. Une solution qui aboutira au même problème car elle ne fait que l'esquiver, mais ce disque n'en reste pas moins un coup de maître et une leçon de jazz, car seul Coltrane maîtrisait véritablement ses compositions à l'époque.
Les deux titres caractéristiques de cette nouvelle approche sont "Giant Steps" et "Countdown", deux morceaux sur lesquels Coltrane surplombe tout le reste de l'orchestre avec une virtuosité d'autant plus impressionnante que les tempii employés sur ce matériel musical relativement neuf obligent les accompagnateurs à se contenter du minimum dans leurs interventions. Sur "Giant Steps", Tommy Flanagan achève manifestement usé, comme il le peut, un solo de piano qu'il n'aura jamais réellement contrôlé avant que John Coltrane n'en reprenne un, visiblement insatisfait que le morceau se termine de la sorte.
Le génial titre "Countdown" donne tout son sens à la forme du morceau, forme qui serait due aux nombreux départs ratés des musiciens.
Art Taylor commence à jouer seul sa batterie avant que les autres instruments ne se greffent et le seul à réellement improviser en tant que soliste accompagné sera John Coltrane. La contrebasse n'entre en scène qu'in extremis au moment où John Coltrane expose enfin le thème du morceau (la mélodie principale écrite, elle) pour conclure celui-ci. "Countdown" tient donc plus que probablement son nom du fait qu'il commence par ce qui est habituellement la fin, à savoir le solo de batterie et termine par le début, l'exposition du thème, qui n'avait pas une seule fois été joué jusqu'ici.
Coltrane a en effet été obligé de composer avec le fait que ses accompagnateurs n'arrivaient pas à le suivre. "Giant Steps" et "Countdown" étaient originairement deux parties d'un triptyque qui devait se nommer "Suite Sioux" et qui reposaient sur ces nouveaux enchaînements d'accords qui seront d'ailleurs plus tard qualifiés de Coltraniens, les fameux "Coltrane's changes" qui donnent du fil à retordre aux apprentis Jazzmen.
Mais Coltrane a dû manifestement renoncer à faire jouer ce qu'il avait prévu et ce simplement pour pouvoir avoir quelque chose à enregistrer. L'exercice n'en est que plus valeureux. Arriver à proposer un matériel musical neuf le tout dans une énergie qui entraîne avec elle les accompagnateurs, voilà bien quelque chose de rare, de remarquable. On ne compte plus le nombre d'œuvres révolutionnaires mais trop fragiles ou bien hermétiques. Et si on peut déceler dans Giant Steps une relative fragilité, elle ne fait que rendre le disque plus vivant.
Les autres titres du disques sont eux aussi d'excellente facture même si moins emblématiques au regard de l'histoire. L'ambiance inimitable de "Spiral" et son thème alambiqué sont tout aussi efficaces et appréciables que les essais fougueux que représentent un "Count Down". Néanmoins, sans marquer par leur avant-gardisme au niveau de la composition, deux titres supplémentaires restent aussi des classiques : "Naïma", le somptueux thème dédié à sa femme, est un bijou que peu de Jazzmen osent reprendre à la légère depuis, alors qu'au contraire le "Mr P.C." - des initiales de son contrebassiste Paul Chambers - est devenu un classique en tant que blues usité dans les jam-sessions.
Vous l'aurez compris, cela va sans dire, mais cela va encore mieux en le disant : ce disque est un incontournable du Jazz, tout simplement.