Nous sommes en 1968. Birmingham, deuxième ville d'Angleterre, n'a pas vraiment profité du flower power et est restée une rude cité ouvrière. Avant même l'affaire Manson, avant le concert catastrophique des Rolling Stones à Altamont, avant l'hécatombe qui traumatisa le monde du rock entre 1969 et 1971 (Brian Jones, Janis Joplin, Jimi Hendrix, Jim Morrison), certains ne croient déjà plus au rêve hippie. S'habillent en noir. Lisent le sataniste Aleister Crowley plutôt que William Burroughs.

Black Sabbath se forme dans cette atmosphère morne. Après s'être nommé Earth et avoir tenté de suivre la voie « beatlesienne », après que le guitariste soit revenu d'un test peu concluant chez Jethro Tull (on le voit dans le Rock'n'Roll Circus des Stones), le groupe se retrouve et enregistre un premier album en quelques jours. Le sabbat noir, donc. Une bande de chevelus habillés en pourpre sombre, portant sur eux tout l'attirail gothique alors particulièrement incongru : croix retournées, pentagrammes, bagues pointues, moustaches menaçantes, regards de braise. Pas là pour rigoler, quoi.
Il convient d'abord de présenter chaque musicien. À la batterie, Bill Ward est un bûcheron consciencieux. Peu subtil, il compense son manque de technique par une puissance impressionnante. À la basse, Geezer Butler est le véritable architecte du groupe. Il est le musicien le plus compétent et surtout un féru d'occultisme. C'est lui qui entraîne le Sab' vers cette imagerie noire, et qui tisse ces obsédants motifs ultra-minimalistes. Le guitariste Tommi Iommi est un phénomène. Gaucher peu doué à la base, il se coupe accidentellement les premières phalanges de deux doigts. Prenant exemple sur Django Reinhardt, il continue à jouer de son instrument en se bricolant des prothèses en plastique. Evidemment, il est handicapé. Il se constitue donc une guitare un peu spéciale, aux cordes ultra-fines (des cordes de banjo, même), accordée un ton plus bas. C'est plus facile à jouer pour lui, et surtout ça sonne du tonnerre. Et au chant, l'énergumène nommé Ozzy Osbourne.
Un show télé lui a offert une seconde gloire, mais Ozzy, c'est évidemment bien plus que cet ancien junkie père de deux maniaques dégénérés, marié à une terrible femme d'affaires, et heureux propriétaire d'un chien incontinent. Non, Ozzy, visage d'ange et voix de gargouille, est exactement l'élément qui fait d'un groupe de tâcherons un monument du rock'n'roll. Un peu comme Johnny Rotten chez les Sex Pistols, par exemple. C'est la grâce. Ses paroles complètement délirantes, pompées sur Crowley et Lovecraft, renvoient aux films de la Hammer ou de Mario Bava, nous proposant des visions cauchemardesques de monstres sortis de l'abysse, de démons ravageant les plaines, de sorcières s'accouplant avec la Bête.
Evidemment, tout ceci est ridicule. Evidemment, après le death metal et le grindcore, le doom et le black, tout ceci n'impressionne plus personne. Et pourtant c'est profondément génial. Car les psychotiques de Black Sabbath jouent le jeu à fond, n'hésitant pas à se faire passer pour des idiots congénitaux ou des défoncés partis tripper sur une autre planète.

Et surtout il y a la musique, donc. Tout est dans ce premier disque, sorti en 1970. Enfin, tellement de choses. Tous les styles de metal sus-mentionnés, mais aussi le grunge le plus lourd, le punk des Damned, les riffs d'airain des White Stripes, la folie effrayante du Gun Club, le délire messianique de Nick Cave. L'album s'ouvre sur le morceau « Black Sabbath » et d'entrée on jubile : pluie qui tombe, clocher qui sonne, riff d'une lourdeur hallucinante, voix croassante. Comprenons-nous : jamais personne ne fut aussi menaçant, aussi lourd, aussi traumatisant que Black Sabbath. Tommi Iommi n'arrive pas à jouer de soli aussi brillants que ceux de Jimmy Page, Jeff Beck ou Ritchie Blackmore : peu importe, on double sa guitare à l'octave, on accélère les pistes, on bricole, et au final ça sonne encore plus fantomatique. Butler a lui aussi désaccordé sa basse, les cordes vibrent, frisent, tout ceci est d'une lourdeur insoupçonnée.
Et puis, il y a ces titres incroyables : « N.I.B. » (pour « Nativity In Black », ambiance), « Behind The Wall Of Sleep » (titre d'une nouvelle de Lovecraft), « The Wizard » et son harmonica frénétique... Tout ceci sent le métal fondu, le cierge brûlé, l'acide évaporé. Les morceaux sont longs, étirés, mais jamais, strictement jamais, progressifs. Car la grande force de Black Sabbath, c'est son incompétence : bien trop fruste pour composer les hymnes héroïques à la mode à l'époque, le groupe s'en tient à chaque fois à ses deux ou trois notes qui lui servent de base. Jamais il ne tente de jouer à autre chose que ce qu'il est : un groupe totalement furieux, déchaîné et profondément primaire.
Le grand morceau du disque le termine, il s'appelle « The Warning ». Démoniaque et viscéral, il dure dix minutes et offre une atmosphère grandiose. Iommi, en ne jouant qu'une poignée de notes et en utilisant tous les simulacres cités plus haut, offre un solo proprement déchirant, renvoyant directement aux blues d'Hendrix, au « Maggot Brain » de Funkadelic ou même au jazz modal de Coltrane.
Après ça, il y eut quatre autres immenses disques, tous rigoureusement indispensables : Paranoid, évidemment, le plus connu, avec son infernal morceau titre, Master Of Reality et son incroyable « Solitude », morceau d'une douceur infinie et d'une beauté totale, Vol. 4 qui transpire la drogue par tous les pores, et Sabbath Bloody Sabbath qui montre l'apogée du style des quatre dégénérés de Birmingham. Ensuite, eh bien, on tombe en plein cliché (Ozzy arrêtera de tourner pendant plusieurs années après avoir vu le film Spinal Tap, se reconnaissant trop dedans), séparation, chanteur remplaçant (l'affligeant Ronnie James Dio), albums séparés sans aucun intérêt, reformation capitalisant uniquement sur les formules qui ont fait le succès du groupe (10 millions d'albums vendus, quand même).
Peu importe. Car de 1970 à 1975, Black Sabbath fut le roi du monde des ténèbres.