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Le rendez vous des quais

Permanent oublié du cinéma français, Paul Carpita n'a finalement à son actif qu'une très petit nombre de films. Pourtant sa première oeuvre devrait rester un élément important du le septième art dans notre pays. Voici Le rendez-vous des quais, film maudit qui a mis 35 ans pour sortir de son calvaire, et qui ne mérite pas la dsicrétion qu'il continue à avoir

De nombreux films gagnent un statut et une aura de plus en plus importants au fil des années qui passent. Le Rendez-vous des quais est peut-être pour sa part tellement maudit qu'il n'a même pas droit à un tel rayonnement.

Il est impossible d'évoquer l'œuvre en elle-même sans mettre au premier plan son contexte historique et son réalisateur. L'intérêt de ces deux éléments peut même être supérieur au contenu du film.

Paul Carpita est enseignant marseillais et plus amoureux de la caméra que du cinéma. Il va donc se lancer dans le documentaire, surtout pour enregistrer sur pellicule tout ce que son regard embrasse. L'objectif n'est jamais neutre, et Paul Carpita le comprendra très vite de lui-même. Son regard sera porté continuellement vers la volonté de montrer le plus justement la réalité qu'il perçoit. Il sera dès ses documentaires un réalisateur social, qui veut montrer telle quelle la pauvreté des classes modestes. Il sera amené avec ses amis à couvrir la grève des dockers marseillais en 1955. Ceux-ci protestaient contre la guerre en Indochine et ses effets pervers : en plus d'être coûteuse en hommes et en moyens, elle privait le port de sa richesse et mettait au chômage ses travailleurs. Il capturera clandestinement des images précieuses, qui lui serviront pour ce film dont l'histoire est entièrement tissée par cet évènement. Le Rendez-vous des quais va donc suivre les difficultés d'un jeune homme fraîchement amoureux qui veut vivre avec le port comme sa famille l'a toujours fait, mais bouleversé psychologiquement par le manque de travail dû à la guerre, les engagements politiques d'un frère aîné emblématique et la manipulation dont il est l'objet (inspirée elle aussi de la réalité des policiers infiltrés pour saper la grève).

Le rendez vous des quais

Sans connaissance sur la réalisation, il va monter avec ses moyens une équipe, soutenue par son entourage et le journal local La Marseillaise. Maladroitement et souvent sans autorisations, mais avec sincérité, il va faire de façon presque artisanale une œuvre particulière. Ses acteurs par exemple sont, pour la quasi-totalité d'entre eux, amateurs. Ainsi, le frère du personnage principal est docker de métier, conduisant dans le film son propre engin de travail. Toine, le pêcheur et ami de la famille a une présence qui rappelle presque caricaturalement l'exubérance excessive des méridionaux dans par les oeuvres de Marcel Pagnol. Il s'inspire pourtant uniquement de son propre caractère et travaille sur les rotatives du journal La Marseillaise. C'est un obstacle que l'absence d'expérience de toute l'équipe de tournage semble avoir du mal à surmonter. Le jeu n'est pas naturel, les répliques sont comme récitées à l'écran la plupart du temps. Mais il faut garder à l'esprit la volonté inflexible de Carpita de rester honnête. Il ne veut rien cacher et ne pas tricher avec le spectateur.

Le rendez vous des quais

Pour lui l'émotion vient de sa vision des êtres humains et du cadre dans lequel ils évoluent uniquement, sans forcément chercher la mise en scène qui pourrait mettre en valeur son point de vue. C'est l'élément le plus important de son cinéma, défendre cette idée essentielle que la caméra n'est pas neutre. Paul Carpita est totalement engagé et militant et le montre sans ambiguïté. Ses personnages traversent des épreuves dures (les interrogations sur l'avenir qui se lisent sur le visage de Robert, le personnage principal), mais il suit leur combat comme une aventure noble (les comités d'aide aux syndicalistes) soutenue par un récit qui suit une trame classique mais finalement bien maîtrisée, avec une belle ellipse se refermant sur les mêmes images du début au générique de fin.

En suivant les difficultés d'un couple simple qui tente désespérément de se former, que des réalisateurs comme Ken Loach feront à leur manière plus tard avec le même esprit, Paul Carpita donne une base solide pour montrer l'humanité qu'il voyait dans ces hommes voués au labeur, luttant contre une guerre lointaine qui brisait leur vie.

Mais en 1955, pendant la guerre d'Indochine, l'Etat ne voyait dans ce film qu'un appel à la désobéissance civile, voire un acte de trahison. Avant même que le cinéaste n'en soit informé, le Rendez-vous des quais devint le premier film interdit par la censure en France. Dans une humiliation totale, les pellicules furent saisies avant même l'avant-première à Marseille devant les familles de tout ceux qui avaient participé à son tournage. Certains exemplaires furent détruits, certaines scènes définitivement disparues.

Paul Carpita fut arrêté le temps de lui faire connaître la décision de justice, mais il est alors brisé moralement par l'épreuve. Il ne supporta pas plus le mutisme de toute la profession qui ignora totalement l'affaire, jugeant sans doute le film trop médiocre (notamment par certaines personnes de la Nouvelle Vague) pour être défendu.

Pendant 35 ans, il ne trouve ni les ressources ni l'envie de réaliser à nouveau un long métrage, préférant souvent se consacrer au court (avec succès) ou au documentaire. Ce n'est qu'en 1988 qu'une copie sera retrouvée et restaurée le plus fidèlement possible pour être réhabilitée. Les Cahiers du Cinéma iront jusqu'à affirmer y voir le « chaînon manquant » entre le néo-réalisme italien et la Nouvelle Vague. Autant de louanges qui dépassent l'auteur du film maudit, auteur qui aura tout de même la consolation de voir enfin son oeuvre projetée et appréciée par toutes les générations qui auront la chance d'en être spectatrices.

Dans l'élan, Paul Carpita se remet au travail pour son deuxième long métrage, toujours inspiré de son expérience face aux laissés-pour-compte. Les sables mouvants racontent l'histoire d'un réfugié espagnol qui suit ses compatriotes fuyant le franquisme pour travailler dans de terribles conditions dans les rizières de Camargue. Avec des acteurs professionnels et des moyens plus dignes, ce film est l'héritier du Rendez vous des quais. Si la censure n'est plus vraiment possible, s'il n'y a pas non plus ici de dénonciation d'une actualité brûlante, il n'y aura pas non plus le succès espéré qui aurait pu naître, ni l'estime enfin rendue à Paul Carpita. Malgré cette impression d'être oublié par ses pairs, le réalisateur garde un plaisir constamment renouvelé de montrer à sa façon l'humanité qui l'entoure.

Les sables mouvants

Les modestes éditions Doriane offrent l'occasion de profiter dans un même boîtier de ces deux films, pour comprendre l'importance que méritent leurs visions. Les deux DVD sont accompagnés naturellement des versions commentées par le réalisateur ainsi que d'un interview. Ce sont ici des supports presque indispensables qui permettent d'approfondir une expérience déjà bien riche.

Enfin le fils de Paul Carpita consacre quelques pages simples mais tout aussi riches en enseignements. N'hésitez pas à suivre les traces d'un réalisateur atypique, c'est un voyage inoubliable.

Cliquez ici pour se rendre sur le site dédié à Paul Carpita

Par kerloken.
Publié le 2007-04-18 22:16:24

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