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Dernière conversation avant les étoiles par Gwen Lee et P.K. Dick

Pour qui connait déjà bien les textes de Philip K. Dick, sa riche vie privé fut sûrement la première source de réflexion pour donner toute la mesure de son talent. Ce livre d'entretiens avec l'écrivain donne ce que l'on ne peut que rarement savourer, ses paroles littéralement retranscrites

couverture

La reconnaissance de Philip K. Dick pour ses oeuvres est depuis longtemps consommée. Nombre de ses livres seraient étudiés dans des parcours universitaires littéraires. Chaque roman ou nouvelle comporte suffisamment d'idées pour la réalisation d'une dizaine de films au moins, les adaptations passées et à venir ont déjà marqué l'histoire du cinéma.

Avant tout il vaut sans doute mieux découvrir P.K. Dick par ses livres les plus importants, et ils ne manquent pas. Citons rapidement Le maître du Haut Château, Le dieu venu du centaure, Ubik, ou Substance Mort. Après des dizaines de lectures, il devient nécessaire de savoir ce que fut la réalité de cet écrivain. Au delà d'une curiosité accessoire voire malsaine, s'intéresser à sa vie, qui fut extrêmement riche, permet d'apporter un regard encore plus profond sur ses écrits. Il était déjà possible d'avoir une vision romancée de son existence avec Je suis vivant et vous êtes morts de Emmanuel Carrère. Ce dernier aborde cette biographie sous un angle particulier en mélangeant la vie réelle et les textes de Philip K. Dick. Lawrence Sutin en a écrit une autre, Invasions divines, beaucoup plus fournie, étayée de documents inestimables, qui en font une enquête sérieuse et aboutie où il ne semble manquer aucun détail.

Dernière conversation avant les étoiles est un ouvrage plus étonnant et précieux. Il s'agit de la retranscription littérale de six entretiens audio que Gwen Lee a réalisé avec Philip K. Dick en Janvier 1982. Le génie américain a disparu d'une insuffisance cardiaque le 2 mars de cette même année, après avoir été admis aux urgences le 18 février. Ce sont donc parmi ses dernières paroles qui nous sont présentées. Gwen Lee était une jeune étudiante en journalisme, amie de la dernière compagne de Dick, Doris Sauter. Celle-ci avait quitté l'écrivain quelques années plus tôt pour devenir prêtre. La santé de Philip K. Dick était déjà bien fragile, et Gwen Lee passait entre autres pour s'assurer de son état. L'idée lui est venue de faire ces entretiens dans le cadre de ses études, et de nous laisser ainsi des moments précieux de la vie de Dick.

Le livre commence par une préface et une introduction tout aussi intéressantes. Ce sont en effet Tim Powers, célèbre écrivain (Prix Hugo avec le magnifique Les voies d'Anubis) admirateur et ami fidèle de Dick depuis 1972, et Doris Sauter qui ouvrent le bal. Ce sont deux textes qui montrent évidemment tout l'attachement sentimental de leur auteur à Philip K. Dick, mais apportent un regard extérieur direct sur le personnage, ce qui reste instructif.

Les discussions de ces entretiens s'articulent autour de trois thèmes principaux. Le premier concerne l'évènement dont Dick n'aura pas la chance de voir, la sortie du film Blade Runner (adapté du livre qui fut publié sous ce nom, mais aussi Robot Blues, ou Les androïdes rêvent-ils de moutons électrique ?). A cette époque l'enthousiasme autour du projet était énorme et sa première distribution proche du fiasco (final cut entièrement repris par la production, nombre d'entrées bien en dessous des objectifs). Dick qui a eu la chance d'assister à certaines phases de la création du film ne manque pas ici de superlatifs pour montrer à quel point le projet lui plaît. Il y a, par exemple, l'évocation de Rachel Rosen, l'androïde jouée par Sean Young dans le film, où Dick parle très clairement d'une obsession récurrente à ses livres, the dark haired girl (parfois comparée à sa fixation sur la mort de sa soeur jumelle). Pour nous lecteurs, ces détails sont intéressants à lire après la vision du film. Pour ceux qui ont eu la chance de voir la première version encore plus, afin d'apprécier les changements importants imposés par le studio. On imagine facilement l'énergie que devait mettre l'écrivain dans ses paroles, qui devait entraîner n'importe qui avec lui.

Le deuxième sujet abordé est son dernier roman qu'il n'a pas pu achever, The Owl in the Daylight. Sur deux sessions, on découvre tout d'abord comment quelques idées simples se synthétisent dans « l'esprit de Dick » afin d'établir la base de son livre. Ensuite viennent les balises de la narration qui devaient composer les moments clés de l'intrigue, ainsi que l'évolution des personnages. Ce sont sans doute sur ce point des documents uniques sur la démarche créatrice de Philip K. Dick. Et même s'ils correspondent à la seule dernière période de sa vie avec la publication de la Trilogie Divine (Siva, L'invasion divine, et La transmigration de Timohty Archer), sans doute éloigné de ce qu'il a pu faire par le passé, c'est un moment particulier, où on a l'impression de participer à l'élaboration d'une oeuvre avec un maître.

Enfin il était inévitable pour Philip K. Dick d'aborder ses expériences mystiques. Les entretiens montrent ici avec quelle force il défend ses convictions et montrent la sincérité qu'il avait sur ce qu'il avait vécu. On retiendra particulièrement la partie Two-Three Seventy Four, relatant les évènements entre Février et Mars 1974 qui marquèrent à jamais son existence. Rappelons qu'à cette époque, Dick affirma avoir été frappé par « un rayon de lumière rose saturé d'informations » qui lui fit avoir des révélations. La première et la plus troublante de toutes reste celle qui sauva la vie de son fils Christopher. L'ensemble de ce qui est rapporté sur cette période est généralement assez confuse et inégale. Les interprétations de Dick sur ce qu'il a vécu semblent souvent un peu trop portées sur une vague mystique du mouvement hippie pour qu'on ne puisse pas le soupçonner d'avoir été influencé. Malgré ses connaissances sur la Bible aussi importantes qu'on pouvait l'imaginer, il devient difficile d'adhérer au fur et à mesure de ses explications à tout ses idées. Sur ce point c'est surtout tout la confusion mentale qui devait régner chez Dick qui est perceptible. Ainsi le dernier entretien, appelé L'exégèse mélange ses théories décalées avec celles qu'il a écrite dans ses romans. Au final il n'évoque jamais directement cette énorme compilation religieuse qu'il a rassemblé et qui donne son nom à ce chapitre.

Le livre est assez court (c'est longueur réelle de ce qui a été enregistré), et on s'imagine assez bien l'échange de mots très vifs qui a mené à ces textes. Il reste un souvenir attachant et une façon de côtoyer le maître tel que nombre d'entre nous auraient aimer le faire. Il ne faut pas chercher ici toutes les explications sur sa vie ou ses choix dans sa carrière. Les biographies citées en introduction en sont une meilleure source. Dernière conversation avant les étoiles est lui plus proche du sentiment que l'on peut avoir sur Philip K. Dick en lisant ses textes d'essai, comme les discours de conventions, disponibles dans les recueils de nouvelles des éditions Denoël. Il suffit de voir une seule fois l'entretien qui a été filmé lors de la conférence de Metz en 1977, pour ensuite entendre la voix de l'écrivain en lisant ses paroles.

Par kerloken.
Publié le 2006-11-05 11:02:17

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